Carnet de recherche n°3

Le spectateur est-il le co-auteur de son expérience du récit ?

Depuis quelque temps, une idée revient régulièrement dans mes réflexions sur l’écriture. Elle est née d’une question toute simple : à quel moment une histoire cesse-t-elle d’appartenir à celui qui l’écrit pour devenir celle de celui qui la reçoit ?

La réponse paraît évidente. Un scénario est écrit par un auteur. Le spectateur n’ajoute ni scènes, ni dialogues, ni personnages. Il ne modifie pas l’œuvre. Pourtant, plus j’observe la manière dont les films sont reçus, plus je me demande si nous ne sous-estimons pas le rôle de celui qui regarde. Non pas comme co-auteur de l’œuvre elle-même, mais comme co-auteur de l’expérience qu’il en fait.

Cette réflexion m’a progressivement conduit à faire une hypothèse de travail. J’ai le sentiment qu’une transmission réussie repose sur trois conditions indissociables : un récit affirmé, un récit cohérent et un récit qui laisse au spectateur la possibilité de participer activement à sa réception.

La première condition est sans doute la plus évidente. L’auteur doit savoir ce qu’il raconte.

J’utilise souvent une image pour expliquer cette idée. Imaginons une salle des fêtes dans laquelle trois cents personnes sont installées autour de leurs tables. Elles discutent entre elles tandis qu’un orchestre joue une musique d’ambiance. Être scénariste, c’est monter sur la scène, interrompre quelques instants les musiciens, tapoter doucement sur le micro et dire : « Excusez-moi… j’aimerais vous raconter quelque chose. »

Si vous ne savez pas précisément ce que vous êtes venu raconter, les conversations reprendront rapidement le dessus. Votre auditoire retournera naturellement à ses préoccupations.

Le cinéma me semble fonctionner de manière assez comparable. La différence est que la salle ne contient plus trois cents personnes, mais parfois plusieurs millions. Chacun arrive avec son histoire, ses inquiétudes. Demander à quelqu’un de suspendre pendant près de deux heures le cours de ses pensées est une responsabilité immense. Cela suppose que l’auteur possède une intention claire. 

Cette affirmation ne suffit pourtant pas. Encore faut-il que toute la dramaturgie demeure cohérente avec cette intention. Les personnages, les scènes, les dialogues, le rythme du récit ou les choix de mise en scène participent tous à une même dynamique. Je ne parle pas ici de perfection. Je parle de cohérence. Lorsque celle-ci est présente, le spectateur sent intuitivement que chaque élément du récit dialogue avec les autres. Il accepte plus volontiers de se laisser conduire.

Mais une troisième condition me paraît tout aussi essentielle. Elle concerne la place laissée à celui qui reçoit l’œuvre.

Roland Barthes écrivait cette phrase : « L’image, c’est ce dont je suis exclu. » Cette remarque prend tout son sens lorsqu’on compare la lecture d’un roman à la projection d’un film. Si je lis : « Une petite maison au bord d’un lac », chacun construit intérieurement sa propre image. La maison ne sera jamais exactement la même d’un lecteur à l’autre. Son architecture, la lumière qui l’entoure, les arbres qui l’environnent ou la couleur de l’eau sont autant d’éléments que notre imagination complète spontanément. Notre histoire personnelle, nos souvenirs et notre imaginaire participent immédiatement à cette représentation.

Le cinéma fonctionne différemment. La maison est déjà choisie. Le lac également. Les visages, les costumes, la lumière, le cadre, jusqu’au point de vue depuis lequel je découvre cette maison, tout a été décidé avant moi.

On pourrait alors penser que le spectateur devient un simple observateur. Je ne le crois pas. Car même devant un film, celui qui regarde demeure profondément actif. Il interprète les comportements, formule des hypothèses, cherche les intentions cachées des personnages, anticipe les événements, rapproche ce qu’il voit de sa propre expérience. Il ne cesse de produire du sens. Son encyclopédie personnelle est constamment sollicitée, non plus pour fabriquer les images, mais pour leur donner une signification.

C’est en ce sens que je parle volontiers d’un spectateur co-auteur de son expérience du récit. Cette idée a progressivement transformé ma manière d’écrire.

Pendant longtemps, je pensais que le travail du scénariste consistait essentiellement à décider : décider de ce qui devait être montré, compris ou ressenti. Aujourd’hui, je crois qu’une partie de notre travail consiste également à savoir où ne pas décider.

À quels endroits laisser au spectateur le temps d’interpréter ? À quels moments peut-il compléter lui-même ce que le récit suggère sans l’expliciter ?

Cette place laissée à l’autre ne relève pas de l’improvisation. Elle ne signifie pas que l’auteur abandonne son récit. Elle se pense, s’anticipe et fait, selon moi, pleinement partie de la construction dramaturgique.

Plus j’avance dans cette recherche, plus je me demande si nous n’avons pas parfois réduit la dramaturgie à une science de la construction des récits, en oubliant qu’elle est peut-être aussi une science de leur réception.

Nous savons analyser les conflits, les personnages, les retournements ou les climax. Nous parlons beaucoup moins des endroits où le spectateur devient lui-même acteur de ce qu’il reçoit. Or c’est peut-être précisément dans cet espace que se joue la rencontre entre une œuvre et celui qui l’accueille.

Je ne crois pas qu’un grand récit soit celui qui dit tout. Je crois qu’il est celui qui sait exactement ce qu’il veut dire, tout en laissant suffisamment d’espace pour que chacun puisse y inscrire une part de sa propre histoire.

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