De la structure à la réception : un déplacement du regard
La plupart des approches de l’écriture scénaristique s’intéressent à la manière dont une histoire se construit. Elles nous enseignent à élaborer des personnages, organiser des conflits, construire des enjeux, articuler des actes ou ménager des retournements. Ces outils sont précieux. Ils permettent à l’auteur de donner une forme à son récit et de guider son écriture.
Pourtant, au fil des années, une question s’est progressivement imposée à moi. J’avais le sentiment que quelque chose échappait à notre regard. Comme si nous observions avec précision la fabrication de l’œuvre sans toujours nous interroger sur ce qui se passe lorsqu’elle rencontre celui à qui elle est destinée.
Cette intuition m’a conduit à envisager l’écriture comme un processus qui se déploie sur trois niveaux.
Le premier niveau est celui du dialogue intérieur de l’auteur avec lui-même. Avant même l’apparition des personnages ou de la structure, il existe un espace où l’auteur se raconte l’histoire. Il cherche, imagine, associe des idées, explore des images ou des émotions. À ce stade, le récit n’est pas encore destiné à quelqu’un d’autre. Il constitue avant tout une tentative de clarification personnelle.
Le deuxième niveau correspond à ce que nous appelons généralement l’écriture du récit. L’auteur organise alors son histoire à travers des personnages, des situations, des scènes et des conflits. C’est ici qu’interviennent les outils classiques de la dramaturgie : les arcs de transformation, les points de retournement, les climax, les enjeux ou encore la structure en actes. À ce stade, l’auteur construit une œuvre capable de porter du sens et de susciter l’intérêt.
Pour beaucoup d’entre nous, ce deuxième niveau constitue l’aboutissement du travail d’écriture. Pourtant, je crois qu’il existe un troisième niveau, souvent moins exploré : celui de la réception.
À partir du moment où l’œuvre quitte son auteur, elle entre dans l’univers du lecteur ou du spectateur. Et c’est là que se produit, selon moi, un changement fondamental. Le langage de la réception n’est pas celui de la création.
Le spectateur ne pense pas en termes de climax ou de deuxième acte. Il ne connaît pas la fiche personnage que l’auteur a élaborée avant l’écriture. Il n’a pas accès aux intentions qui ont guidé la construction du récit. Il découvre l’œuvre avec ses propres attentes, sa sensibilité, son expérience et son imaginaire.
Autrement dit, il ne reçoit pas le récit comme un scénariste. Il le reçoit comme un être humain.
Cette évidence a des conséquences importantes. Si nous souhaitons comprendre comment une histoire agit sur celui qui la reçoit, il ne suffit pas d’étudier sa structure. Il devient nécessaire de s’intéresser également aux mécanismes de sa réception.
Comment un spectateur entre-t-il en relation avec un personnage fictif ? Quelles informations cherche-t-il spontanément à connaître à son sujet ? Comment attribue-t-il une fonction aux personnages secondaires ? À quel moment commence-t-il à s’impliquer émotionnellement dans le récit ? Que retient-il réellement d’une histoire une fois celle-ci terminée ?
Ces questions appartiennent à un autre territoire que celui de la dramaturgie traditionnelle. Elles ne concernent plus seulement la fabrication du récit, mais l’expérience qu’en fait celui qui le reçoit.
Il ne s’agit pas pour autant d’opposer structure et réception. Les outils dramaturgiques demeurent indispensables. Ils constituent même la condition de possibilité de l’expérience narrative. Mais je crois qu’ils ne représentent qu’une partie du phénomène. Une œuvre ne se limite pas à ce que l’auteur construit ; elle inclut également ce que le lecteur ou le spectateur perçoit, interprète, imagine et ressent.
C’est précisément dans cet espace de rencontre entre le récit et son récepteur que se situe aujourd’hui l’essentiel de ma recherche.
Je ne cherche pas à remplacer les modèles existants ni à proposer une théorie définitive de l’émotion. J’essaie plutôt de comprendre ce qui se joue lorsque l’œuvre cesse d’appartenir à son auteur pour devenir une expérience vécue par quelqu’un d’autre.
Peut-être que l’avenir de certaines réflexions sur le récit ne se trouve pas uniquement dans l’étude de sa construction, mais dans une meilleure compréhension de sa réception. Non pas en abandonnant la structure, mais en déplaçant notre regard : de l’œuvre elle-même vers la relation qu’elle entretient avec celui qui la reçoit.