Le spectateur ne parle jamais du scénario
La diffusion d’une œuvre ne marque pas la fin de son écriture. Elle en constitue peut-être le véritable commencement.
Pendant longtemps, j’ai cru, comme beaucoup d’auteurs, que mon travail s’achevait lorsque je livrais un scénario. Puis lorsque le tournage était terminé. Puis lorsque le film était diffusé. Aujourd’hui, je ne le crois plus. J’ai progressivement le sentiment que le récit ne devient réellement une œuvre qu’au moment où il rencontre son premier spectateur. C’est seulement alors qu’il commence une seconde existence, une vie qui échappe totalement à son auteur.
À la suite de la diffusion du téléfilm Notre fils en Belgique, j’ai pris le temps de lire les nombreux commentaires laissés spontanément par les spectateurs. Je ne cherchais pas à savoir si le film avait plu. Ce qui m’intéressait était tout autre : observer comment une œuvre est réellement reçue.
Et un phénomène m’a immédiatement frappé. Les spectateurs semblaient parler du film. En réalité, ils parlaient très souvent d’eux-mêmes.
Certains racontaient leur propre histoire d’adoption. D’autres évoquaient un enfant rencontré, un proche, un membre de leur famille. Plusieurs écrivaient simplement : « J’ai pleuré », « Ce film m’a bouleversé », « Cela m’a rappelé… ». Très peu commentaient la construction du scénario, la progression dramatique ou l’organisation du récit. Le film avait cessé d’être un objet extérieur. Il devenait le point de départ d’un récit intérieur.
Cette observation m’a rappelé les travaux d’Umberto Eco. Selon lui, toute œuvre rencontre chez son lecteur ou son spectateur une encyclopédie personnelle, faite de souvenirs, de lectures, d’expériences, de croyances et d’émotions. C’est cette encyclopédie qui participe à la construction du sens. Les réactions recueillies semblaient lui donner raison. Les spectateurs ne décrivaient pas le film. Ils racontaient ce que le film venait réveiller en eux.
Peut-être faisons-nous alors une erreur lorsque nous évaluons une œuvre uniquement à partir de ce qu’elle raconte. Une partie essentielle de sa réussite réside peut-être dans ce qu’elle permet au spectateur de raconter de lui-même.
Un autre élément a retenu mon attention. Les commentaires ne reprenaient presque jamais le sujet apparent du film. Ils ne parlaient plus seulement d’adoption ou d’homoparentalité. Ils parlaient d’amour, d’enfance, de famille, de transmission, de justice ou encore d’humanité. Le récit semblait produire une généralisation. L’histoire particulière devenait une réflexion plus universelle.
Ce déplacement me paraît essentiel. L’auteur écrit une histoire. Le spectateur, lui, formule une pensée. C’est peut-être là que se joue une partie de la réception.
Je suis également frappé par un autre paradoxe. Les professionnels de l’écriture discutent volontiers de structure, de climax, de caractérisation, de points de bascule ou de rythme narratif. Les spectateurs, eux, utilisent un tout autre vocabulaire. Ils parlent d’émotion, de personnages, de vérité, de souvenirs ou d’identification. Ils ne décrivent pas les outils de la dramaturgie. Ils décrivent leurs effets.
Cela me conduit à une hypothèse qui guide aujourd’hui mes recherches. La dramaturgie constitue le langage de l’auteur. L’expérience constitue le langage du spectateur.
Nous avons sans doute longtemps pensé la dramaturgie du point de vue de celui qui écrit. Peut-être est-il temps d’apprendre à l’observer aussi du point de vue de celui qui reçoit. Cette idée rejoint une conviction qui s’impose progressivement à moi : le spectateur n’attend pas la fin du film pour devenir actif. Dès les premières images, il interprète, anticipe, relie des informations, formule des hypothèses, complète les vides laissés par le récit. Il ne reçoit pas passivement une histoire. Il la construit en permanence avec ses propres ressources.
Je parle souvent du spectateur comme d’un co-auteur du récit. Cette expression peut surprendre. Elle ne signifie évidemment pas qu’il écrit l’œuvre à la place de son auteur. Elle signifie que le scénariste construit les conditions d’une expérience, tandis que le spectateur l’accomplit à travers son histoire personnelle. Sans cette participation active, la réception demeure inachevée.
Cette réflexion change profondément ma manière d’écrire. Je ne cherche plus seulement à raconter une histoire. Je cherche à ménager des espaces où le spectateur pourra déposer sa propre expérience. Laisser certaines questions ouvertes. Accepter que toutes les émotions ne soient pas entièrement expliquées. Créer les conditions d’une appropriation plutôt que d’une simple compréhension.
Finalement, je me demande si nous ne devrions pas déplacer notre regard. Peut-être jugeons-nous encore trop souvent une œuvre à partir de ce qu’elle raconte. Il faudrait sans doute commencer à l’observer à partir de ce que les spectateurs racontent après l’avoir découverte.
Car c’est peut-être à cet instant précis que le récit quitte définitivement son auteur. Et commence véritablement sa vie.