Peut-on construire un récit à partir de l’expérience du spectateur ?
« Toute œuvre est écrite à partir d’une expérience singulière. Pourtant, elle aspire à rencontrer l’expérience d’un autre. »
Cette question m’accompagne depuis longtemps : lorsque nous écrivons, à qui parlons-nous réellement ?
La réponse semble évidente. Nous écrivons pour un lecteur ou pour un spectateur. Pourtant, lorsqu’on observe concrètement le travail d’écriture, on s’aperçoit que l’auteur est d’abord confronté à sa propre expérience du monde. Les personnages qu’il imagine, les situations qu’il construit, les émotions qu’il cherche à transmettre prennent toujours naissance dans une histoire personnelle, une sensibilité, une mémoire, des lectures, des rencontres. Autrement dit, dans ce qui lui appartient en propre.
Cette réflexion m’a conduit à relire les travaux d’Umberto Eco, notamment Lector in fabula. Eco montre que le lecteur ne reçoit jamais une œuvre de manière passive. Il participe à sa construction en mobilisant ses connaissances, sa culture, son expérience et sa mémoire. La lecture devient ainsi un acte de coopération entre l’œuvre et celui qui la reçoit.
Pour ma part, cette réflexion m’a amené à distinguer deux dimensions de cette expérience de réception.
La première est ce que j’appelle l’encyclopédie personnelle. Elle est constituée de tout ce qui fait de chacun de nous un être singulier : notre histoire familiale, nos souvenirs, nos lectures, notre culture cinématographique, les événements qui nous ont marqués, les émotions que nous avons traversées. Aucun lecteur ne possède exactement la même encyclopédie qu’un autre.
La seconde pourrait être appelée l’encyclopédie universelle. Elle correspond à cet ensemble de connaissances, d’expériences et de représentations que nous partageons largement : nous savons tous ce qu’est une séparation, une naissance, une attente, une perte, une promesse, une trahison. Nous partageons également une certaine manière de reconnaître des situations, des comportements ou des relations humaines, même si chacun les interprète ensuite à sa façon.
À première vue, cette distinction semble conduire à une impasse.
Si j’écris à partir de mon encyclopédie personnelle, et si mon lecteur reçoit mon récit à travers la sienne, comment puis-je espérer que nous nous rencontrions réellement ?
Comment une expérience profondément singulière peut-elle devenir partageable ?
C’est peut-être ici que se situe, selon moi, l’une des questions essentielles de l’écriture.
Pendant longtemps, j’ai cru que la réponse résidait essentiellement dans la qualité de la construction dramatique. Plus le récit était solidement construit, plus la rencontre avec le spectateur avait de chances de se produire.
Aujourd’hui, je nuancerais cette idée.
Je continue de penser que la dramaturgie est indispensable. Mais je crois qu’elle n’est pas seulement une technique de construction. Elle constitue aussi un langage de réception.
Autrement dit, il existe peut-être une manière relativement commune d’entrer dans une histoire.
Lorsque nous découvrons un personnage, nous nous posons spontanément certaines questions. Que souhaite-t-il ? Comment se comporte-t-il avec les autres ? Quelles sont ses compétences ?
De la même manière, les personnages secondaires ne remplissent pas uniquement une fonction dramatique dans le scénario. Ils remplissent également une fonction cognitive pour le spectateur. Ils lui permettent de comprendre le héros, de situer leurs relations, d’anticiper des conflits ou de donner un sens aux événements qu’il observe.
Peut-être est-ce là que réside le véritable déplacement du regard.
Nous avons longtemps étudié la manière dont un auteur construit un récit. Nous avons beaucoup moins étudié la manière dont un spectateur construit, en lui-même, l’expérience de ce récit.
Ce déplacement ne consiste pas à abandonner les outils classiques de la dramaturgie. Il consiste à leur poser une autre question. Non plus seulement : Comment construire cette scène ? Mais aussi : Que va faire le spectateur de cette scène ? Que cherche-t-il à comprendre ? Que complète-t-il de lui-même ? Qu’attend-il d’un personnage qu’il vient à peine de rencontrer ?
Ces questions ne concernent plus uniquement l’écriture. Elles concernent la rencontre entre une œuvre et celui qui la reçoit.
Je ne prétends pas que cette rencontre puisse être entièrement maîtrisée. Chaque spectateur demeure irréductiblement singulier. Son histoire personnelle continuera toujours d’influencer sa lecture d’une œuvre.
En revanche, je fais l’hypothèse qu’il existe des mécanismes de réception largement partagés, qui permettent précisément à des histoires très personnelles de rencontrer des publics très différents.
C’est cette hypothèse qui nourrit aujourd’hui une grande partie de ma recherche.
Peut-être que la dramaturgie ne constitue pas seulement une manière d’écrire les récits. Peut-être constitue-t-elle aussi une manière, profondément humaine, de les recevoir.